dimanche 28 février 2016

11° - ILS ONT PERDU LA TÊTE !




       Les mois ont passé, le climat politique s’est aggravé dans toute l’Algérie.
Partout des cellules de fedayin organisent des opérations militaires, jusque dans les rues et les quartiers de la Capitale. Ces opérations consistent à poser des bombes dans les lieux de concentration de l’armée française, "les bars, les postes de police" l’explosion du Casino de la Corniche le 9 juin 1957 fait 11 morts, de nombreux traîtres et colons despotes sont liquidés. 
À Raoumah, dans les plantations Cousin, c’est le train-train habituel, la moitié des vignes est laissée à l’abandon, plus assez d’esclaves pour les entretenir. Nous sommes début avril. La ronde des camions-citernes a commencé. Une fois leur ventre rempli de 20.000 litres de gros rouge, ils redescendent en convois, en direction du port d’Alger, accompagnés par un détachement motorisé de la Légion étrangère. Les gorges de la Chiffa ne sont plus sûres.
Chez les employés français, c’est la méthode Coué qui prédomine. — Le gouvernement ne nous laissera pas tomber, l’armée va remettre de l’ordre dans ce bastringue, etc., etc. — . En réalité, plus personne n’y croit vraiment. Chacun établit discrètement son plan de retraite. Bubu, avec qui je parle encore ouvertement, a décidé de faire rentrer sa femme Rose et ses enfants en France, à la fin du mois. Aloïs de Saint Léon ne sort plus de sa résidence, je continue à lui remettre régulièrement les analyses des cuves. Tobias vérifie chaque camion-citerne et comptabilise soigneusement le nombre d’hectolitres qui sort de l’exploitation.
Pour la 2ème fois depuis le début de l’année, un hélicoptère civil se pose dans la cour dans un nuage de poussière. Le sifflement strident de ses pales nous fait tous accourir pour voir le patron M. de Saint Léon, courbé en deux, y monter rapidement, la machine repart immédiatement, s’élève et disparait au-dessus du toit des hangars.
Trouillard comme il est, va-t-il revenir ? Nous nous posons tous la question. Il serait capable ne nous laisser en plan ici dans ce foutoir.
C’est à ce moment que je décide, de quitter le Domaine sitôt que les cuves seront vides, soit dans environ un mois.
— Les évènements ne m’en laisseront pas le temps – . 
Le lendemain de son départ, le patron est de retour, il nous convoque dans son salon, après l’attente habituelle et la rituelle tournée de cognac, Aloïs de Saint Léon arrive le visage souriant, fait le tour de la table en nous serrant a chacun la main et reste debout en bout de table.
– Je reviens d’Alger où j’ai rencontré secrètement à l’Hôtel Aletty, accompagné des principaux chefs d’entreprise d’Algérie, le gouverneur général Robert Lacoste et le Général Salan chef des armées. 
Voilà en résumé ce que je peux vous en dire.
L’armée compte actuellement 500.000 hommes sur le terrain.
Une barrière électrifiée — la ligne Morice — est en train d’être installée à la frontière tunisienne pour empêche les infiltrations des rebelles du FLN.




Un important gisement de pétrole a été découvert à Hassi Messaoud dans le Sahara Algérien. La production doit débuter à la fin de cette année.
Cette découverte modifie profondément la donne politique, la France a un urgent besoin de ce pétrole, pour son indépendance énergétique. 
La France ne nous lâchera pas, elle ne peut pas nous abandonner, il y a bien trop d’intérêts en jeux.
Vous voilà rassurés, en plus par sécurité, j’ai obtenu qu’un détachement de la Légion prenne ses cantonnements sur le Domaine, ils seront là dans une quinzaine de jours.
Décidément, le patron a le bras long, avec probablement le propriétaire Charles Cousin qui tire les ficelles en coulisse.
Toutes ces révélations ne remettent pas en question ma décision de quitter Raoumah le plus rapidement possible. 
  • Encore une fois, les circonstances vont en décider autrement — .
Trois jours après les propos rassurants du patron, les choses vont se précipiter d’une manière dramatique.
Par crainte ou par prudence, Césario Carvalho le garde-chiourme en chef, s’est calmé, il reste à distance raisonnable des ouvriers, donne ses ordres du haut de son cheval ou debout dans la jeep, et à sa ceinture, pend ostensiblement un gros étui de cuire, d’où dépasse la crosse d’un révolver.
Ce matin, à l’aube, comme chaque jour, Césario selle son cheval fou et part au grand galop en direction de l’orangeraie.
Je dors encore, quand je suis brusquement tiré de mon sommeil par la sirène d’alarme installée sur le blockhaus de paye, qui sert uniquement en cas de danger imminent, tremblement de terre, inondation, etc. 
Je saute de mon lit, passe rapidement un pantalon et une chemise et me précipite dans la cour, où un attroupement s’est formé près du cheval de Césario.
Je me glisse entre Bubu et Mériadec… 
Là… au sol… git dans une mare de sang, le corps de Césario, un corps sans tête !!
Cette fois c’en est trop, si tôt le matin, à jeun, je vais tourner de l’œil, je pars en titubant m’asseoir sur les marches du local à Bubu, d’où la sirène continue à hurler. 
Bientôt, tous les résidents du domaine sont réunis autour de la dépouille de Césario. Aloïs livide, dans sa robe de chambre en soie, Tobias assis parterre, Bubu et Rose serrés l’un contre l’autre, Mériadec tête baissée tient sa casquette crasseuse dans ses mains, en arrière un petit groupe s’est formé avec les employés Algériens — Fadi, Hakim, Aïcha la gouvernante, Maliza avec sa fille Kenza, et les trois garçons d’écurie, visages impassibles, dents serrées.
Personne ne bouge, tétanisés par la peur. Finalement, Aloïs prend la parole d’une voix tremblante.
– Ne touchez à rien, j’ai téléphoné au poste de garde à Affreville, un détachement de l’armée va venir rapidement.
15 minutes plus tard, un camion chargé de soldats et deux jeeps arrivent en trombe dans la cour. Immédiatement les militaires armés de mitraillette prennent position et bouclent la place.
Des jeeps descendent deux officiers et quatre hommes de la police militaire. Nous nous écartons pour les laisser passer, arrivés près du corps, ils s’accroupissent, l’examinent soigneusement. Après s’être redressé, l’officier se tourne vers nous.
– Nous allons devoir vous interroger.
Bubu les accompagne dans le local de paye ou chacun d’entre nous doit se soumettre à l’interrogatoire. Lorsque mon tour arrive, je prends les devants en présentant mon passeport suisse, puis je leur donne mon appréciation sur Carvalho et ses habitudes matinales. Un des officiers se lève ;
 – Venez, me dit-il, et vous aussi en désignant les deux M.P.
Nous montons dans la jeep garée devant l’entrée. 
– Mr. Le Wenk indiquez-nous le parcours suivi habituellement par votre chef d’exploitation. En passant, il demande encore à deux soldats armés de prendre place à l’arrière du véhicule. 
Je lui montre la direction. 
– Par là.
Nous nous engageons entre une rangée d’orangers, où les traces fraîches des sabots ferrés du cheval de Césario sont bien visibles au sol. Nous roulons lentement, et prudemment, en examinant chaque mètre de terrain, après avoir parcouru environ 500 mètres, l’officier qui tient une paire de jumelles crie stop… là regardez droit devant, aux pieds de cet oranger. 
– Mr. Le Wenk restez dans la jeep.
Les militaires descendent armes au poing, et se dirigent vers l’endroit indiqué par leurs officiers, après un ordre, l’un d’eu revient, se saisit d’une bâche en plastique sous un siège, et repart en courant. De loin je peux le voir, saisir par les cheveux une tête, c’est celle de Carvalho, et la déposer dans la bâche.
Merde alors… Certes Césario était brutal et tyrannique, mais mourir de cette façon ! C’est terrible.
Après avoir examiné les lieux de l’assassinat, nous commençons à mieux comprendre comment le piège a fonctionné.
Connaissant certainement bien les habitudes de Césario, les auteurs ont tout simplement tendu un fin câble d’acier — utilisé pour la pêche au gros — entre deux orangers. À la vitesse d’un cheval au galop, c’était imparable, seule question… ? Comment la hauteur du câble a-t-elle pu être calculée avec autant de précision pour trancher net la tête de Césario et non celle du cheval ?
Un des deux n’a pas eu de chance !
L’officier prend plusieurs photos des lieux du crime, puis demande à ses subordonnés de monter dans les orangers, pour enlever le câble d’acier.
– Pièce à conviction…
– Rentrons.
Arrivé dans la cour du Domaine, l’officier nous réunit, et nous briefe rapidement sur les circonstances de l’exécution du chef d’exploitation. 
Après conciliabule avec le patron, il fait déposer le sac plastique contenant la tête près du corps, toujours à sa place devant l’entrée de l’écurie. 
Loric Mériadec et Mouïa le recouvrent avec une couverture de cheval.
Quelques instants plus tard, arrive Castelli le policier d’Affreville accompagné du brigadier Perruchoux. L’officier en charge, rentre dans une discussion animée avec Castelli, après quoi le détachement militaire remonte dans les véhicules et quitte le Domaine.
Les deux policiers s’approchent du corps, soulèvent la couverture, hochent la tête d’un air entendu, puis s’adressant à Aloïs de Saint Léon.
– Vous pouvez disposer du corps. Faites venir l’entreprise de pompes funèbres si vous le désirez, pour nous c’est terminé, ils repartent dans leurs voitures, l’air accablé par la tournure des événements.
Plus tard dans la matinée, les croque-morts de l’entreprise viennent procéder à la levée du corps, qu’ils chargent dans une fourgonnette noire.

Comme il fait très chaud, le patron nous informe que Césario Carvalho sera inhumé dès le lendemain dans le cimetière privé du Domaine, à l’arrière des caves sous le vieux pistachier. 




Le samedi 20 avril 1957, à 14 heures, en présence de tous les employés du Domaine Cousin, une cérémonie est organisée pour l’inhumation de Césario Carvalho sauvagement assassiné par les rebelles algériens du FLN. 

         




Nous sommes tous sous le choc, l’exécution de Césario ne présage rien de bon pour la suite. Nous nous réconfortons mutuellement en sachant que nous allons être protégés par une compagnie de la Légion étrangère.
Le travail ne reprend que le lundi suivant, l’ambiance est tendue. En attendant l’arrivée des légionnaires, nous décidons d’installer une surveillance nocturne. Chacun d’entre nous prendra un tour de garde de 4 heures, bien protégé dans le local de paye, téléphone et sirène d’alarme à portée de main, la grande cour restant éclairée toute la nuit.
Une semaine se passe ainsi sans problème. Je fais mes 4 heures de garde, bien que je ne me sente pas vraiment concerné. Enfermé seul, la nuit, dans cette cage de béton, l’œil rivé sur la cour éclairée, dans un silence impressionnant uniquement rempli par les aboiements lointains des coyotes.
Nous sommes le 30 avril, demain les légionnaires vont prendre leurs quartiers sur le Domaine.
Je viens de terminer le dernier tour de garde dans le blockhaus de paye, et rentre à moitié endormi chez moi où j’arrive en même temps que Kenza apporte mon petit déjeuner qu’elle pose comme d’habitude sur la table devant la fenêtre. Elle repart rapidement sans dire un mot.
Je suis crevé, le petit déj. et le café brûlant me remettent rapidement d’aplomb, je me rends à la cave, pressé de terminer les derniers travaux que je me suis fixés avant de quitter définitivement Raoumah.
J’y retrouve Fadi, assis dans le labo.
– Salam Alekoum… labes ?
Fadi me regarde d’un drôle d’air, se lève, et ne me répond pas.
– J’y vais, il y a déjà un camion qui attend pour être chargé et Tobias s’impatiente.
Je m’interroge sur son comportement, lui d’habitude si chaleureux !
La journée se poursuit sans interruption jusqu’à 16 heures.
Le dernier camion, un énorme Berliet, sa citerne pleine à ras bord, démarre dans le puissant vrombissement de son moteur, et disparait sur la route en direction d’Alger.
Tobias vérifie et refait 100 fois ses calculs, puis l’air satisfait part vers la résidence remettre son rapport au patron.
Fadi, rince à grande eau le couloir de la cave, procède au rangement du matériel, et comme chaque soir, vérifie l’étanchéité de chaque cuve.
Je suis encore dans mon labo, lorsque Fadi y pénètre, l’air inquiet.
– Voilà chef… je suis porteur d’un message que je dois te remettre à 18 heures précises. Tu le lis, et tu le brûles devant moi.
Il est 17 h 45…
– C’est quoi tous ces mystères Fadi ?
– Je ne peux rien dire, des vies sont en jeux. Sache pourtant qu’une personne très importante dans notre révolution pour l’indépendance veille sur toi et te protège, toi et ta compagne Marie à Alger. Il ne doit rien vous arriver jusqu’à ce que vous retourniez dans votre pays en Suisse.
À cet instant, Fadi me tend un feuillet plié en quatre.
– Maintenant tu dois lire ce message.
Je déplie lentement le billet, où je peux lire, écrit à la main :
« Quitte le domaine impérativement avant ce soir minuit.
L’Agronome »
Quoi… ! Je relis et relis le message, et regarde interrogateur ! Fadi.
– Brûle-le, tout de suite.
Je mets le papier dans une coupe en verre, verse de l’alcool dessus et l’allume. Fadi répand les cendres sur le sol, et les écrase soigneusement de la pointe de sa chaussure.
– Tu es au courant de ce que contient le message.
– Oui. Mais je ne dirai rien d’autre. Je dois seulement veiller à ce que tu quittes le Domaine ce soir et t’aider si nécessaire.
– Partir… mais comment, à pied à travers les vignes ?
– Non, tu prépares ton sac, rien d’autre, la vieille traction en ordre de marche, sera prête, dès la nuit tombée sur le chemin qui mène à la nationale. Tu la prends, et tu roules sans jamais t’arrêter jusqu’à Alger.
– Inutile de te dire que si tu parles à qui que ce soit, nous sommes tous morts. C’est sérieux, c’est la guerre.
– Maintenant je dois partir, nous nous ne reverrons plus jamais, j’ai été content de t’avoir connu.
Nous nous donnons l’accolade, j’ai les larmes aux yeux.
– Choukrane, bârak allahu fîk (merci – que dieu te protège).
– Adieu… Inch’Allah.
Je le quitte à grands pas, sans me retourner.
Comme dans un rêve, arrivé dans ma chambre, je prépare soigneusement mon sac de voyage, abandonne tout ce qui est inutile, et m’étend sur le lit en laissant la radio allumée.
J’essaye de ne pas penser à ce qui va certainement se produire, la tentation d’avertir la famille Hubert me taraude l’esprit, mais je sais que c’est impossible, cela ne passerait pas inaperçu et scellerait notre sort définitivement.
L’ombre de la nuit a envahi les moindres recoins — c’est moment.
Je me glisse dehors, décroche le drapeau suisse cloué sur la porte, et le fixe sur mon sac, on ne sait jamais, cela peut être utile.
Pour éviter la cour toujours bien illuminée, je contourne les bâtiments par l’extérieur, heureusement un pâle clair de lune, me permet de progresser sans bruit, j’ai bien une lampe de poche, mais je n’ose pas l’utiliser. Arrivé sur le chemin, aussi loin que mon regard porte, pas de voiture. Je marche sur le bas-côté pendant un bon kilomètre, j’ai le sentiment d’être surveillé, de toute façon je ne peux plus reculer, subitement j’aperçois une masse noire au milieu du chemin, c’est la Citroën, une 11 CV de 1947. J’ouvre la porte arrière, dépose mon sac sur le siège et m’installe au volant, je n’y vois absolument rien, je tâtonne, sent la clé sur le tableau de bord, la tourne, rien, soudain je me rappelle qu’il y a un bouton au-dessous pour démarrer le moteur. Bbroum… broum… ouf, les phares maintenant… non pas encore, je me saisis du levier de vitesse à droite du volant, passe la première, la seconde et commence a rouler lentement. Il y a encore 5 km jusqu’à l’embranchement avec la route nationale, voilà j’aperçois le ruban gris de la route bitumée — merde ! Tout à coup, j’ai un blanc, à droite ou à gauche, j’allume les phares, repère une borne Michelin, je descends en courant, pour lire les indications N° 18  flèche à gauche — Alger 160 km — Médéa  60 km.
Vite, j’ai le cœur qui bat la chamade, allez, maintenant faut foncer ; 1ème — 2ème — 3ème — 4ème.… le compteur marque 110 km/h. Le moteur fait un bruit de castagnettes, va-t-il tenir ? Je ralentis prudemment à 80 km. Je ne croise pas un seul véhicule, ni dans un sens ni dans l’autre, plus personne ne roule de nuit, trop dangereux. Arrivé à Médéa, je m’arrête devant le Café-couscous des montagnes, tout est éteint. Il faut que je me repose un moment, la question est… est-ce que je traverse les gorges de la Giffa cette nuit ou j’attends que le jour se lève. 
Médéa n’est pas assez loin d’Affreville, je serai tranquille que quand je serai arrivé à Blida dans la plaine. 
Que ce passe-t-il à Raoumah ? Et demain… j’ai quand même volé une voiture ! La police va peut-être me rechercher ! D’un autre coté les gorges la nuit, ça craint.
Je décide malgré tout de continuer. Après avoir fixé sur le porte-bagages, mon drapeau suisse, que beaucoup prennent pour l’effigie de la Croix-Rouge, je mets en marche et m’engage sur la N.1 grands phares allumés et à vitesse réduite. À tout instant, je m’attends à être pris comme cible. À la sortie de chaque virage, j’imagine être stoppé par des combattants du FLN ou par des blocs de roches. Il me faut plus d’une heure pour parcourir les 12 km de cette route sinueuse, d’un seul coup, l’horizon se dégage, le ciel s’éclaircit, l’aube s’installe et repousse l’obscurité dans ces derniers retranchements, devant moi s’étend la vaste plaine de la Mitidja. Allez encore un effort jusqu’à Blida et je serai définitivement tiré d’affaire.  
Je n’ai pas fait 10 km que je suis arrêté à un barrage routier. 2 légionnaires s’approchent avec précaution, le doigt sur la gâchette de leur mitraillette.
– Descendez – d’où venez-vous ?
– De Médéa, je suis parti tôt ce matin, je me rends à Alger. Je suis Suisse, voilà mon passeport.
Après avoir examiné l’intérieur de la voiture et ouvert mon sac de voyage…
– C’est bon, vous pouvez y allez, mais faut être inconscient pour descendre la Giffa à 4 heures du matin. Bonne route, j’ai même droit à un salut militaire.
Je franchis la dernière partie du voyage sans incident, gare la voiture sur le port d’Alger, devant les entrepôts de la Cie des Domaines Cousin et me rend directement à l’hôtel Marta. C’est trop tôt, il est encore fermé. 
Au fait, j’ai pratiquement pas mangé depuis 24 heures, je cherche un café ouvert et commande un copieux petit déjeuner à la française, une fois rassasié, je retourne à l’hôtel, la porte est ouverte et Marta m’accueille avec sa fougue habituelle — ma seule crainte, c’est quelle me prenne un jour dans ces bras et me presse sur ça plantureuse poitrine —.
– Monsieur Blaise, de si bon matin, que se passe-t-il ?
J’ouvre la bouche pour lui répondre…
– Non… je ne veux rien savoir, c’est plus prudent par les temps qui courent.
– Alors, passez-moi le téléphone, je dois appeler Marie.
– Allo… Marie, c’est moi, je suis chez Marta, prend ton jour de congé et viens me rejoindre, tout va bien, je t’expliquerai.
En réalité, je ne vais pas bien, une inquiétude me tord les tripes, qu’est-il arrivé au Domaine. Maintenant, j’ai une seule crainte, découvrir ce qui c’est passé à Raoumah dans les journaux ou a la radio.
– Marta, je reste définitivement à Alger, gardez-moi la chambre.
J’attends Marie avec impatience, en écoutant mon indispensable radio à piles — toujours rien aux dernières nouvelles.
Enfin, Marie pénètre dans la chambre, je la serre dans mes bras avec l’énergie du désespoir et soulagement.
– Aïe crie-t-elle, tu me fais mal, mais qu’y a-t-il ?
– Asseyons-nous sur le lit, je vais te dire la vérité que je t’avais cachée jusqu’à maintenant par sécurité et pour ne pas t’inquiéter. Je lui raconte tout de A à Z. L’opération « pilules amères » — La filière Markus — Les terribles drames arrivés sur le Domaine — Et pour terminer « le billet de l’agronome », avec pour finale, la fuite avec la vieille Citroën.
– Voilà, tu sais tout. Il ne reste plus qu’à attendre des nouvelles de ce qui c’est passé au Domaine.
C’est seulement dans les journaux du soir que nous l’apprenons.
Gros titre, première page de : — L’Echo d’Alger — du 1er mai 1957.

« Attaque des rebelles du FLN au cours de la nuit, sur un domaine viticole à Raoumah près d’Affreville. — Les bâtiments ont été détruits à l’explosif — il n’y aurait aucun survivant parmi les employés français. Il s’agit certainement d’un exemple, le domaine de Raoumah étant réputé pour son extrême rigueur envers les ouvriers arabes utilisés pour les travaux des vignes. Nous apprenons également que le chef d’exploitation, un Oranais d’origine espagnole, avait été sauvagement assassiné, quelques jours auparavant. »




Bien que je m’y attendais, nous restons abasourdis. Je réalise seulement maintenant que je viens d’échapper à une mort certaine. Je pense à Bubu, Rose et leurs enfants, c’est terrible, j’aurais peut-être pu et du les sauver. 
La première émotion passée, je réalise brusquement qu’officiellement je suis mort dans l’attaque du Domaine. Ce n’est pas possible, que faire ?
Finalement, je décide de me rendre au consulat suisse, où je suis déclaré comme employé au Domaine Cousin de Raoumah.
Je m’y rends avec Marie, et demande à voir le consul de toute urgence. Je lui explique sommairement la situation, en précisant que je me trouvais par hasard à Alger pour régler un problème de déchargement des camions-citernes en provenance de Raoumah, sur un vraquier en partance pour Marseille. Ce qui est parfaitement vraisemblable, tout en étant presque véridique.
Malheureusement, il n’y aura plus jamais personne pour me contredire. Je demande également à Marie d’appeler sa patronne pour lui expliquer ce qui se passe, afin qu’elle ne s’inquiète pas en lisant les journaux du soir.
La dernière page du drame est tournée, notre aventure algérienne va prendre fin, il ne nous reste plus qu’à prendre le chemin du retour.
Du moins, c’est ce que je pensais…

Torture et humiliation



Torture et humiliation



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