samedi 20 mai 2017

CHAP. N° 15 – LA DERNIÈRE DONNE.



La vie est une course par étape, perdre ou gagner une des étapes n’est pas grave, la seule chose qui compte c’est de franchir debout la ligne d’arrivée de la dernière étape.




             
  Voilà où j’en suis – juste pour vous faire une idée – j’ai commencé à égrener les souvenirs d’une vie, débutée le 31 décembre 1933 à minuit ou le 1er janvier 1934 à 1 heure du matin (ben oui… dans le feu de l’action, ma mère ne s’est plus rappelé l’heure exacte !). Ce qui fait 1000 mois, à peu de chose près. 
Je vous avais avertis, avant de partir pour le grand voyage, j’ai vidé mes valises.. et au moment où j’écris ces dernières lignes nous sommes en mai 2017 et j’ai 84 ans.
Nous voilà retraités depuis une vingtaine d’années, quelle aubaine ! et dire que certains n’y arriveront jamais, et que d’autres voient arriver cette échéance avec angoisse.  
Reste maintenant le plus important pour nous, négocier la dernière étape de la vie, non pas celle après, mais avant la mort.
J’ai appris par mon maître que pour préserver ses neurones d’une détérioration programmée, il faut, dès la retraite, et c’est indispensable, chaque jour, créer du nouveau, pas du réchauffé, non, du nouveau neuf.
Dessiner, peindre, écrire, apprendre une ou des langues étrangères, s’engager dans des études complexes et exigeantes. À chaque instant des milliers de neurones, meurent… en créant… des milliers naissent.
Avec Cléo, (Florence) dès notre installation dans notre nouveau logement que nous avons voulu modeste et simple, nous avons acheté deux ordinateurs « Pomme croquée» et débuté l’apprentissage ardu de l’informatique.
Suivant cette piste captivante, nous nous lançons alors, dans la création de sites web, de blogs et par la suite de plusieurs pages Facebook. 
En parallèle, nous écrivons, imprimons et publions sur papier de nombreux ouvrages consacrés à la philosophie extrême-orientale, aux médecines traditionnelles, ainsi que quelques romans destinés à s’aérer les méninges.
Dans les années 2010, qui voient l’avènement des livres numériques au format iBook et ePub qui font l’économie du papier et du transport, nous nous approprions cette technique pour l’ensemble de nos écrits.



ÉPILOGUE

LE PAYS DES VIEUX




            Aujourd’hui je vous écris d’un pays que je ne pensais pas visiter un jour : le pays des vieux. C’est arrivé comme ça il y a quelques années. Mais à cette époque, je vivais avec l’illusion que je n’étais que de passage dans cette étrange contrée. Que j’allais retourner bien vite dans le pays où tout le monde travaille…

—Où je suis QUELQU’UN… 
— Où le téléphone sonne… 
—Où mon portable sert à autre chose qu’à appeler les secours routiers parce que j’ai oublié d’éteindre mes phares ou plus grave le Cardiomobile… 
– Alloooo… allooo, je ressens une forte douleur dans la poitrine.
– Ne bougez pas, je vous envoie une équipe de secours !
– Allôooo… monsieur, vous êtes encore là… ça va ?

Bref, vous avez déjà vécu ça, non… vous inquiétez pas ça viendra.
Il y a une chose que je ne savais pas : une fois qu’on entre dans ce pays, on n’en revient JAMAIS. : on n’est pas beau à voir, pas gratifiant à fréquenter. Parfois on rencontre des gens de l’AUTRE pays, mais ils n’ont pas l’air de vous remarquer, comme si vous étiez devenu invisible. Le plus souvent on se sent en trop dans l’AUTRE pays. Alors on reste chez soi : dehors ça craint pour ceux qui habitent le pays dont on ne revient jamais.

Il y a 30 ans à peu près, j’avais vu un film basé sur un roman de Barjavel : ça s’appelait « SOLEIL VERT ». On aurait pu l’intituler « comment se débarrasser des vieux ». Les vieux donc étaient invités lorsqu’ils se sentaient un peu branlants sur leurs jambes, lorsque la vie ne leur apportait plus rien d’intéressant comme… tomber amoureux, partir aux quatre coins du monde, passer une nuit blanche, danser jusqu’au petit matin, courir après l’autobus. Donc quand ils sentaient qu’ils ne pouvaient plus faire toutes ces choses qui rendent la vie si intéressante, on les priait gentiment, mais fermement à se rendre dans un lieu magnifique où pendant une heure ou deux ils pouvaient faire tout ce qui leur passait par la tête avant de recevoir la potion magique, celle qui vous envoyait non pas dans un autre pays, mais dans un autre monde, meilleur enfin c’est ce qu’ils disaient, parce que personne n’en était jamais revenu pour nous dire s’il était meilleur ou pas. Ainsi délestés de ses vieux, le gouvernement brûlait les cadavres, en faisait de la poudre, recyclée en petites pilules vertes : des concentrés de protéines miracles, vendus à toute la population des jeunes… pour le moment.  

Personne n’osera jamais faire ça... Et pourtant, quelle aubaine pour beaucoup : transformer des vieux inutiles et coûteux en pilules qui rapportent de l’argent. La société cotée en bourse qui vendrait ces pilules verrait sûrement le cours de son action grimper. Les fonds de pension seraient contents. Ce film est sorti en... 1973... C’est dire s’il y a préméditation dans l’élimination des vieux. C’est vrai que depuis il y a eu la canicule de 2003 —  50.000 vieux dans toute l’Europe, d’un seul coup, ça fait une coupe… et du vide !

Mais à part ça, tout va bien, c’est juste qu’on se sent vaguement mal à l’aise lorsqu’on vous rebat les oreilles avec les frais engendrés par les vieux, surtout les surcoûts de la santé, en insistant bien que ces coûts sont payés par des jeunes en pleine forme, qui eux ne coûtent rien à personne c’est bien connu, même qu’ils rapportent parfois de l’argent. Tous les accidents de la route sont provoqués par des vieux, incapables de faire la différence entre un lapin et un cycliste, des vieux qui vous chopent une crise cardiaque sur les giratoires; qu’on leur retire leur voiture et leur permis et qu’ils restent chez eux tant qu’ils le peuvent, après on verra comment s’en débarrasser en douceur.

Bon je ne veux pas trop me plaindre, j’habite un joli appartement en pleine campagne, je conduis encore ma voiture et une fois par semaine je peux aller faire les courses au supermarché à 20 km de là. J’y vais avant 11 heures. Du reste je vais partout avant 11 heures. Après… rues, parkings et magasins sont pleins de monde, et ça pour un vieux c’est pas le pied.

Donc à 11 heures je rentre chez moi et en principe je n’en sors plus. Juste l’après-midi 1 heure de jogging dans le bois, derrière chez moi, avec mon chien, pour qu’il reste en forme… et moi également.

Parfois mon iPhone 6S sonne et une voix doucereuse me susurre à l’oreille que je vivrais bien mieux avec un abonnement à un journal, avec des compléments alimentaires ou avec je ne sais quoi dont je n’ai strictement rien à foutre. Après m’être péniblement défait de mon interlocuteur, je peux retourner à mes occupations favorites : l’ordinateur le jour et la télévision le soir. La nuit je dors.

Les jours, les mois, les ans s’écoulent dans une quiétude sans inquiétude. Déjà 20 ans, que… retiré des affaires, comme l’ami Cabrel, je regarde ce monde, s’agiter, s’épuiser, s’abîmer et… sincèrement, c’est la seule chose qui me rend triste.

Voilà ou j’en suis — juste pour vous faire une idée — au moment ou j’égrène les souvenirs d’une vie, débutée le 1er janvier 1934, il y a 1000 mois, à peu de chose près. Pardonnez-moi si ces souvenirs qui date de 84 ans sont parfois flous, pas dans l’ordre chronologique, un peu romancé, mais quand même toujours exact dans les faits. —


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Gérard Wenker - 2018




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